Interview Exclusive/ Isidore Kuessan : « La planification familiale, ce n’est pas seulement une affaire des femmes ! »

À 34 ans, Isidore Djifa Kuessan incarne une génération de défenseurs africains qui osent briser les tabous autour des Droits et de la Santé Sexuels et Reproductifs (DSSR)/Planification Familiale. Contrairement à certains hommes qui considèrent le sujet relatif à la Planification Familiale, comme une affaire de femmes, il en a fait son combat. Depuis près de vingt ans, cet infatigable défenseur des droits en santé reproductive multiplie les initiatives pour faire entendre la voix des jeunes. Des sensibilisations terrains aux conseils d’administration, en passant par les sommets internationaux, Isidore s’est royalement illustré. À travers une interview exclusive, Bébé Trésor vous fait découvrir le parcours, les défis, réalisations et aspirations de cet homme qui refuse que l’on décide pour les jeunes sans les jeunes.
Bébé Trésor: Bonjour Monsieur, présentez-vous à nos lecteurs ?
Isidore Djifa Kuessan : Je suis Isidore Djifa Kuessan, juriste de formation, défenseur et jeune ambassadeur pour la santé reproductive et la planification familiale au Togo, et responsable des politiques et du plaidoyer à l’association YouthLead. Après mon baccalauréat littéraire en 2008, j’ai poursuivi mes études en droit public et administration générale à l’université de Lomé, en communication à l’ISMAD et en géostratégie à Douala. Je suis spécialiste en plaidoyer SMART.
Partagez avec nous votre parcours dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive ?

Isidore Kuessan, à ses débuts au cours d’une rencontre internationale
Mon engagement a débuté en 2004 avec le Mouvement d’Action des Jeunes (MAJ) créé par l’IPPF. Nous avons implanté des clubs MAJ dans les collèges et lycées du Togo. En 2013, j’ai été élu président national du MAJ pour trois ans, fonction qui m’a permis de siéger au conseil d’administration de l’Association Togolaise pour le Bien-Être Familial (ATBEF) comme représentant des jeunes, de 2013 à 2015.
Suite à un concours régional, j’ai effectué un stage en politique et plaidoyer au bureau régional de l’IPPF à Nairobi, au Kenya. De 2014 à 2016, j’ai coordonné le projet « Pour la santé sexuelle et reproductive des adolescents et jeunes, agissons maintenant », financé par l’IPPF Afrique et IntraHealth.
Mon engagement s’est étendu aux niveaux régional et international. En 2015, j’ai participé au plaidoyer pour le Cadre mondial santé-éducation de l’UNESCO en Afrique de l’Ouest et du Centre. En 2017, lors du Sommet mondial sur le VIH à New York, j’ai plaidé pour l’accès gratuit aux antirétroviraux.
À partir de 2017, j’ai été nommé jeune ambassadeur puis président du réseau au Togo. De 2019 à 2022, j’ai présidé l’Alliance régionale des jeunes ambassadeurs couvrant les neuf pays du Partenariat de Ouagadougou, menant des projets sur l’accès des jeunes à la santé sexuelle, aux contraceptifs et leur participation aux instances décisionnelles.
J’ai également coordonné un projet AFP/PAI dans cinq pays pour l’implication des jeunes dans les plans nationaux budgétisés de planification familiale, accroissant significativement leur participation au Togo. Actuellement, je suis responsable des politiques, du plaidoyer et de la mobilisation des ressources à l’association YouthLead.
Quels ont été les moments clés de votre carrière dans l’engagement communautaire ?
Les moments forts de mon engagement ont été mon élection au conseil d’administration de l’ATBEF en tant que représentant des jeunes, puis ma désignation en 2019 pour présider l’Alliance régionale des jeunes ambassadeurs. Ces moments cruciaux m’ont permis de porter la voix des jeunes très haut et de travailler à leur visibilité et leur leadership. C’est un travail fastidieux mais édifiant que j’ai accompli pour que la voix des jeunes soit entendue.
Nous avons fait un travail remarquable, ce qui m’a valu d’être identifié par plusieurs organisations internationales pour participer à des événements d’envergure mondiale, notamment le Sommet mondial sur la planification familiale organisé à Londres en 2017. C’est là que nous avons mené le plaidoyer qui a abouti à la création des points focaux jeunes pour FP2030. Avant, il n’y avait pas de représentation jeunesse dans ces initiatives. Grâce à notre plaidoyer auprès des bailleurs et partenaires, les jeunes peuvent aujourd’hui participer à part égale aux discussions aux niveaux national, régional et international. Nous en sommes fiers.
Même au Togo, le financement étatique de la planification familiale résulte de notre plaidoyer. De 2015 à 2017, nous avons mené un travail important auprès des parlementaires et des membres du gouvernement à travers le projet « Pour la santé de la reproduction des adolescents et jeunes, agissons maintenant ». Nous avons d’abord réussi à obtenir une ligne budgétaire pour l’achat de produits contraceptifs. Aujourd’hui, chaque année, cette ligne budgétaire est maintenue.
Qu’est-ce qui a influencé votre trajectoire dans ce domaine ?

Image illustrative d’une élève enceinte !
En Afrique, la population jeune est très importante et marquée par un taux élevé de grossesses précoces et non désirées en milieu scolaire, entraînant abandons, décrochages et avortements non sécurisés. Quand j’étais au collège et au lycée, j’ai été témoin de ces cas qui m’ont vraiment marqué. Ces situations ont influencé ma décision de militer en faveur des droits et de l’accès des adolescents et jeunes aux services conviviaux. Mon engagement m’a permis d’acquérir la crédibilité nécessaire pour sensibiliser, informer et conscientiser mes pairs.
Qu’est-ce qui vous motive à poursuivre une carrière dans l’engagement communautaire ?
Je suis motivé par les résultats et l’impact de mon engagement sur ma communauté. Aujourd’hui, nous pouvons aisément parler des droits et de la santé sexuelle, de la santé reproductive, surtout chez les adolescents et les jeunes. Chose qui n’était pas permise auparavant à cause des tabous, stéréotypes et préjugés.
Nous devons travailler pour que tous les jeunes, quel que soit leur statut social ou leur position géographique, aient accès à la vraie information afin de pouvoir vivre pleinement et de façon épanouie leur vie sexuelle. Pour ce faire, nous nous appuyons sur la technologie et les canaux d’information numériques, notamment les réseaux sociaux, pour mieux toucher la cible jeune.
En tant qu’homme engagé pour la santé sexuelle et reproductive, quels sont les défis auxquels vous faites face au quotidien ? Comment les surmontez-vous ?

Isidore Kuessan à la sortie d’un atelier sur la PF
Les principaux défis sont les pesanteurs socioculturelles qui persistent. Même si nous travaillons à les atténuer, les stéréotypes et préjugés continuent. Parfois, on nous accuse de dévier la jeunesse et les adolescents, alors que c’est nous qui faisons le travail de fond. Malgré les attaques, nous travaillons à faire sauter les tabous afin de donner des informations réelles aux jeunes et adolescents pour qu’ils puissent décider librement de comment mener leur vie de façon saine et responsable.
L’autre défi en tant qu’organisation de jeunes, c’est le manque de financements et de compétences adéquates pour la gestion des fonds et le capital humain.
Pour surmonter ces défis, nous ne baissons pas les bras. Chaque jour, nous menons un travail de proximité auprès des partenaires et bailleurs afin de créer la confiance et soumettre des projets qui répondent aux priorités des agendas nationaux et internationaux. Concernant les pesanteurs socioculturelles, notamment le regard des autres et les jugements, nous devons garder la tête haute et poursuivre notre marche en défendant le droit des adolescents et des jeunes à l’accès aux services de qualité et aux produits contraceptifs pour tous.
Parlez-nous de vos plus grandes réussites professionnelles ?
Avant, il y avait seulement des points focaux « Société Civile », « bailleurs » et « gouvernement ». Grâce à notre engagement et aux plaidoyers menés auprès des bailleurs et partenaires depuis 2017, nous avons aujourd’hui des points focaux jeunes pour FP2030 et le Partenariat de Ouagadougou. Au-delà d’avoir une représentation jeune, l’objectif est de prendre en compte la voix des jeunes dans les décisions au niveau mondial. Désormais, les opinions des jeunes sont recueillies et traitées sérieusement avant toute prise de décision.
Autre réussite : nous sommes arrivés au Togo à mettre en avant les priorités des jeunes dans les différents plans de repositionnement de la planification familiale, appelés Plans Nationaux Budgétisés (PNB). Le ministère de la Santé, nous a donné la possibilité de nous organiser entre jeunes pour échanger. Cette activité a fait l’objet d’une consultation nationale ayant permis de recenser les préoccupations des jeunes, qui figurent désormais dans le plan national budgétisé 2022-2027 du Togo.
Mon engagement m’a également valu une distinction de « Jeune Leader » de la santé reproductive, décernée à Nairobi au Kenya. En 2017, j’ai reçu une distinction lors du Sommet mondial sur la planification familiale, et en 2019 à la Conférence internationale sur la planification familiale à Kigali.

Auto-injection de Sayana Press
Quelle perception avez-vous de la situation des femmes en matière d’accès aux services de planification familiale ou méthodes contraceptives ?
Il y a des avancées concernant l’accès des femmes aux services de santé reproductive et de contraception. Aujourd’hui, nous avons une large gamme de produits contraceptifs disponibles. Certaines méthodes comme Sayana Press peuvent même être auto-administrées par les femmes après quelques orientations. Au niveau national, des initiatives favorisent cet accès.
Cependant, des défis demeurent. Au Togo, les produits contraceptifs ne sont pas gratuits. La planification familiale n’étant pas une pathologie, les femmes sans moyens ne trouvent pas de nécessité d’aller payer une méthode contraceptive. C’est pourquoi nous menons un plaidoyer pour que toutes les femmes en âge de procréer au Togo puissent avoir un accès libre et gratuit aux méthodes contraceptives afin de prendre leur destinée en main.
Comment intégrez-vous la dimension religieuse dans vos programmes de Planification Familiale ?
La question religieuse est fondamentale dans les efforts de repositionnement de la planification familiale. Certaines confessions religieuses alimentent des tabous, stéréotypes et incompréhensions au sujet de la santé reproductive, la planification familiale et les droits y afférents.
C’est pourquoi nous, le Réseau des Jeunes Ambassadeurs pour la SR/PF, avons collaboré avec les leaders religieux réunis au sein de l’Association des Confessions Religieuses du Togo pour la Santé et le Développement (ACRT-SD) pour réviser et développer des guides de prêche adaptés à chaque confession religieuse. Nous avons co-organisé des ateliers de consensus et des dialogues intergénérationnels sur la procréation responsable et l’espacement des naissances.
Avez-vous des partenariats avec des leaders religieux ? Quels résultats avez-vous obtenus ?
Cela fait plus de 10 ans que nous travaillons en synergie avec les leaders religieux sur des objectifs de plaidoyer.
Quelques résultats obtenus :
– Développement de plans d’action budgétisés de planification familiale prenant en compte les préoccupations de chaque entité religieuse
– Partenariat stratégique et plaidoyer pour le financement de la planification familiale et la subvention des services SR/PF par l’État
– Implication des jeunes à hauteur de 30 % dans toutes les initiatives de santé reproductive
– Production de guides de prêche
Quels sont les obstacles majeurs rencontrés sur le terrain ?

Formation des Jeunes ambassadeurs en plaidoyers SMART
Au début, certains leaders religieux étaient mal à l’aise pour discuter de sujets relatifs à la planification familiale avec les jeunes. Par ailleurs, les religieux préfèrent parler de « procréation responsable » plutôt que de « planification familiale » ou « contraception ».
En quoi votre travail a-t-il influencé votre perspective personnelle et votre engagement ?
Mon engagement a permis qu’aujourd’hui les jeunes puissent être écoutés et impliqués dans tout ce qui se fait pour eux. Au sein du Réseau des Jeunes Ambassadeurs, nous avons l’habitude de dire : « Tout ce que vous faites pour les jeunes sans les jeunes, vous le faites contre les jeunes ».
Aujourd’hui, tout ce que nos dirigeants, partenaires ou bailleurs font pour les jeunes devrait se faire avec les jeunes. La participation des jeunes à la prise de décisions ou dans la mise en œuvre des programmes améliore leur compréhension et permet aux adultes ou partenaires d’avoir une meilleure compréhension des préoccupations et besoins réels de cette cible en proportion importante. C’est ensemble que nous créerons les meilleures conditions de développement permettant aux jeunes de gérer leur futur et de décider en toute liberté.
Depuis des années, nous avons fait ce travail et aujourd’hui les jeunes sont associés. Nous saluons ces efforts satisfaisants tout en souhaitant vivement une continuité des actions.

Isidore Kuessan au cours d’une rencontre du P.0
Quel message avez-vous pour vos amis hommes qui hésitent à s’engager pour la promotion de la santé sexuelle et reproductive ?
Les hommes doivent s’engager dans la planification familiale. La planification familiale n’est pas seulement une affaire de femmes. C’est l’affaire de tout le monde et les hommes ont leur partition à jouer.
Les hommes doivent être engagés aux côtés des femmes et des jeunes en développant ce que nous appelons l’empathie. Il doit y avoir une certaine proximité et compréhension vis-à-vis des adolescents, des jeunes et des femmes. Les hommes doivent soutenir les femmes dans leur quête d’accès aux services de santé reproductive. Les hommes ont beaucoup à faire et ils doivent participer à la promotion de la planification familiale.
Parlez-nous de vos projets ?
L’un des projets majeurs qui me tient à cœur et sur lequel nous avons commencé à travailler, c’est le « Plaidoyer pour la gratuité des méthodes contraceptives pour toutes les femmes en âge de procréer au Togo ». À travers ce projet, nous voulons contribuer à renforcer davantage l’accès des femmes et des jeunes filles aux services de santé reproductive, notamment aux méthodes contraceptives.
Également, nous envisageons d’organiser les jeunes dans toutes les régions et sous-régions sanitaires du Togo et de renforcer leurs capacités en production multimédia : les former à utiliser leur téléphone pour faire des vidéos de qualité, des réalisations de qualité ou des capsules. L’idée est d’intensifier les actions en faveur de la promotion du genre, de la santé reproductive et de créer de l’empathie sur les réseaux sociaux à l’endroit des adolescents et jeunes.
Enfin, nous comptons développer des partenariats innovateurs et transformationnels consistant à fédérer les organisations de jeunes afin qu’elles puissent travailler ensemble sur des sujets cruciaux et d’intérêt général. Il faut amener les jeunes à se former et à s’accepter pour des collaborations constructives.
Votre mot de fin ?
Je saisis cette opportunité pour rendre un vibrant hommage aux autorités togolaises ainsi qu’à tous les partenaires techniques et financiers engagés aux côtés du Togo pour la promotion de la santé sexuelle et de la planification familiale.
Nous devons comprendre que la planification familiale est un outil de développement. Elle l’a toujours été, mais il y a un amalgame. Les gens pensent que lorsque nous parlons de planification familiale, nous menons une politique antinataliste. Non ! À travers la planification familiale, nous voulons juste encourager les familles ou les couples à faire le nombre d’enfants qu’ils sont en mesure de supporter. On ne fait pas des enfants pour les autres, on le fait pour soi d’abord. Il faut être en mesure de les nourrir, de les scolariser, de les sécuriser, de les protéger, de les aimer et de les chérir. Il faut aussi souligner que la planification familiale est un facteur clé dans la promotion du genre et l’autonomisation de la femme.
Grâce à mon engagement, j’ai appris beaucoup de choses et eu l’opportunité de défendre des causes et de contribuer à l’édification de l’humanité en participant à la définition des grands agendas pour nos nations. C’est l’occasion d’attirer l’attention de la jeunesse sur le réel engagement ! Être engagé, ce n’est pas seulement critiquer ou dénoncer tout le temps. C’est aussi être en mesure de faire des propositions concrètes qui permettront d’apporter des solutions face à un problème.
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Interview réalisée par Christelle Agnindom









